Sur de grandes toiles, l’alignement fluide, l’espacement équilibré, la superposition rythmée attirent le regard. L’œil bondit d’abord, d’un détail à l’autre, d’une couleur à l’autre, d’une ligne à l’autre, puis s’arrête, happé par la profondeur du tout. Voici l’effet que produit en premier lieu l’œuvre de Meno Eytan, chantante et captivante. Le rythme y est si bien mesuré que l’œil ne peut s’empêcher d’y danser, entraîné le long des lignes, comme le long de rues animées. Et c’est bien toute une vie, à la fois agitée et calculée, qui se dégage des tableaux, tel le ferait la vie d’une ville. L’urbanité des toiles de Meno Eytan, voilà ce qui me marque particulièrement dans son travail : cette façon dont tant de ses œuvres évoquent d’une manière ou d’une autre des espaces urbains.

Oscillant entre un ordre calculé et une apparente répartition arbitraire des éléments visuels, Meno Eytan organise sur la toile les formes les unes par rapport aux autres en ensembles cohérents. Comme dans la création d’une ville, un véritable écosystème se dégage. Les lignes s’organisent selon une géométrie adroite. En alternant lignes épaisses et lignes fines, la verticalité si caractéristique à beaucoup de ses toiles donne une sensation d’élongation et de compression, que l’on retrouve dans les tours de béton ou de verre de bien des centres-villes. L’on s’attend à ce que la toile s’élargisse soudain, comme pour laisser exploser et s’étendre cette architecture. Souvent, suivant les lois de perspective et de points de fuite, la profondeur créée sur la surface peinte renvoie à la tridimensionnalité du bâti. Certaines toiles rayonnent depuis leur centre comme c’est le cas dans L’étoile de David (2019), ou bien un centre de gravité a été placé à l’un des côtés, guidant le regard comme dans un sens de circulation organisé. Et puis, Eytan a une intelligence de la couleur indéniable : les œuvres dégagent presque toujours une énergie chaleureuse, et quand la couleur ne l’est pas, le dynamisme des formes prête sa chaleur à la toile.

Ce dynamisme, cette mouvance, est à l’origine de l’intensité urbaine qui émane des tableaux. Ce qui fait le charme de la ville, c’est cette force quelque peu chaotique, cette part de désordonné dans l’ordre, d’aléatoire et de hasard. Bien que les toiles de Meno Eytan soient organisées et calculées, elles ne le semblent pas : une spontanéité s’en dégage, quelque chose de trépidant et d’exaltant. La fraîcheur d’une toile telle que OOPS ! (2018) soutient bien le fait que l’art de Meno Eytan est rarement dépourvu d’humour. Les motifs et formes multicolores s’amoncellent dans un bouillonnement joyeux. Certains de ces motifs apparaissent comme une écriture abstraite, donnant à la peinture un poids mystique et automatique. Ce langage crypté est comme le langage de la navigation urbaine, dont seule l’habitude est la clé.

Une série de peintures est particulièrement intéressante : Circles, Isosceles et Squares (2018). Ces dernières sont directement inspirées de l’abstraction pure de Piet Mondrian (1872–1944), qui culmina quand l’artiste résidait à Paris puis New York pendant la deuxième moitié de sa vie, et qui fut non peu influencée par l’énergie urbaine de ces villes. Le tracé rectiligne et perpendiculaire, les aplats de couleurs, ainsi que la composition asymétrique sont autant de citations de l’art de Mondrian. Cependant dans la série de Meno Eytan, les formes géométriques auxquelles chaque titre fait allusion se détachent en bas-reliefs presque imperceptibles. Chaque toile porte sur la gauche, en jaune, la forme de son thème respectif, son point de repère. Le relief que ces formes apportent à la toile rajoute à sa surface un léger mouvement. Mondrian avait un intérêt marqué pour la danse, et en témoigne la manière dont il transforma son studio à Paris en un lieu où musique et danse se mêlaient à la peinture. Le rythme qui a donc été partie intégrante des toiles de Mondrian se retrouve ici, mais sous une forme plus prononcée, plus vocale même. C’est là la force des toiles abstraites de Meno Eytan : transmettre les sons, les sensations et les rythmes de l’urbanité.